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Le dernier texte d'Edmond Simeoni sur la diaspora Corse

Mercredi 26 Juin 2019 - 23:03


La question de la diaspora corse, - avec sa genèse insulaire, sa formalisation, son évolution, le point actuel et le projet - n’est pas dissociable de l’évolution politique de la Corse, car elles sont étroitement imbriquées, depuis 1960. Cette question ne peut être ni appréciée ni comprise si on ne situe pas les principaux événements politiques de cette période dans l’île et si on ne situe pas la diaspora dans le contexte de l’époque, sans aucun prosélytisme.

Ayant terminé ma scolarité du secondaire au Lycée de Bastia, je suis parti pour Marseille en 1952 afin d’y commencer mes études de Médecine. Je ne connaissais de la France continentale, où je n’étais jamais venu, que ce que nous en avait enseigné l’école, et rien des diasporas ni bien entendu de la diaspora corse dont les estimations sérieuses en situeraient le nombre actuel à un peu plus d’un million de personnes.

J’ai pu constater rapidement puis à l’usage, que celle-ci était une réalité vivante, charnelle, très enracinée notamment dans la cité phocéenne, les Bouches du Rhône et la région de Toulon – elle atteindrait dans ce seul espace le chiffre de 200.000 personnes ! – et qu’elle s’était structurée au sein d’une Amicale des Corses qui, devait devenir plus tard, la Fédération des Groupements Corses de Marseille.

La présence, puissante et efficace de la Fédération, était bâtie sur des liens de parenté ou amicaux, de personnes des mêmes provenances villageoises (Taravu, Sartenais, Niolu, Cap corse etc.), il y avait donc là, des compatriotes de toutes les micro-régions de Corse qui vivaient dans une ambiance de solidarité, d’affection, entretenue par l’appartenance à la même communauté avec, la même culture, la même mémoire, l’usage habituel de la langue corse, sur un fond de passion fidèle à la Corse que j’ai retrouvée partout y compris à Porto-Rico, lors d’un voyage d’études effectué il y a quelques années.

Les Corses restés dans l’île et qui voulaient ou surtout étaient contraints d’émigrer pour des raisons économiques et même politiques, bénéficiaient de points de chute sur le continent et surtout de l’entremise des Corses éminents de la diaspora.

A cette époque les revendications des Amicales corses qui vivaient au travers des fêtes, des retrouvailles, portaient surtout sur le maintien des Arrêtés Miot, la nécessité de transports fiables et moins onéreux, un nécessaire Statut fiscal, pour compenser les handicaps de l’insularité.

Personnellement, je situe le passage d’un « amicalisme », efficace à court terme mais sans vision ni perspectives, à un engagement plus politique, à la décision d’implanter, en 1960, sans aucune concertation ni information, un Centre d’Expérimentations nucléaires à l’Argentella, près de Calvi.

La Corse entière a protesté massivement ; la diaspora a emboîté le mouvement et nous avons créé à Marseille, toujours à cette époque, l’Association des étudiants corses – nous étions plus de six cents – qui a dynamisé la lutte, participé à des réunions, des mobilisations.

L’intrusion du militantisme dans l’arène politique corse était inévitable : la situation politique avait évolué aussi sur place puisqu’était né, à l’initiative de Max Simeoni et de ses nombreux amis, le CEDIC (Comité d’Etudes et de Défense des Intérêts de la Corse), avec la création d’Arritti en 1966.

Le CEDIC suscitait des luttes où s’y impliquait (défense du réseau ferré, lutte contre la pollution de la mine de Canari, la défense du décret de 1811…) ; il revendiquait déjà, à l’instar de la Sardaigne, un modeste statut d’autonomie de gestion.

Le CEDIC a participé, alors, avec l’Union Corse à l’avenir, par la création d’un régionalisme de caractère unitaire, à Corte le 31 juillet 1966. L’ARC (Action Régionaliste Corse) a été créé en 1967, en parallèle avec le FRC (Front Régionaliste Corse), à Vizzavona. 

Ayant déjà une bonne expérience de la diaspora, notamment à Marseille, j’ai été chargé dans la nouvelle structure de cette question complexe mais passionnante.

Dès 1968 nous avons organisé des réunions sur le continent, créé en septembre 1969 les Etats Généraux de la Corse, avec 40 groupements professionnels et la diaspora, suscité d’innombrables manifestations etc. ; nous avons échangé beaucoup avec les étudiants de Nice, qui étaient en pleine ébullition politique.

« Le problème Corse » est resté sans solution à cause du refus de dialogue de l’Etat ; ceci a rendu inévitables les Boues Rouges en 1973 (pollution du Canal de Corse par le trust La Montedison) et nous avons participé à Marseille à des manifestations contre ces agissements inacceptables ; l’unanimité de la Corse a contraint le trust à la recherche d’une solution acceptable.

Mais surtout, les événements d’Aléria en août 1975 ont marqué une rupture avec l’Etat, par leur issue dramatique – morts que nous avons déplorées de deux jeunes gendarmes – et par les conséquences qu’ils ont générées  (Cour de Sûreté de l’Etat et répression) ; ils ont été un choc pour tous les Corses et notamment ceux de la diaspora, qui s’impliquent, d’avantage dès lors, dans les actions de solidarité, de soutien, réunions publiques sur le continent, manifestations diverses, collectes d’argent… et notamment, lors des procès devant la Cour de Sureté de l’Etat, justice d’exception et répressive, qu’ils suivent avec passion.

Dès février 1974, l’ARC participe à la création et à la réunion du Comité de Vigilance et d’Action Corse, qui a multiplié les actions de sensibilisation surtout sur le continent.

Il y a un refroidissement entre l’île et la diaspora dès la naissance du FLNC en 1976 ; Ce dernier revendiquait l’indépendance et utilisait la violence clandestine, tandis que l’ARC, luttait par les moyens démocratiques et revendiquait un statut d’autonomie dans le cadre de la République Française. La position de la diaspora était inconfortable, car majoritairement, elle refusait les choix du FLNC. 

La reprise de la confiance et du dialogue, s’est instaurée dès 1981 avec l’accession de François Mitterrand à la Présidence de la République qui crée le statut particulier de la Corse avec Gaston Deferre et amorce une timide décentralisation de la France ; ils y ajoutent l’amnistie les prisonniers politiques, la libéralisation de l’information, la création effective de l’Université de Corse, la dissolution de la Cour de Sûreté de l’Etat…

La paix entre enfin dans les perspectives du Peuple Corse qui comprend les Corses d’origine et d’adoption qui vivent dans l’île ou à l’extérieur.

En 2004, nous avons créé avec des militants, Xavier Belgodère et d’autres mais aussi des personnes de la société civile, dont Jacques Mattei, l’Association Corsica Diaspora. Elle a dès lors œuvré avec constance et efficacité, surtout par le moyen des échanges (déplacement sur le continent, réceptions en Corse, recours quotidien aux réseaux sociaux.).

Nous avons été présents sur tous les terrains comme par exemple à l’occasion de « Marseille, Capitale Européenne de la Culture », nous avons œuvré, toujours en partenariat, avec la diaspora sur des dossiers importants (Scandola, opération du Rectorat avec distribution de disques gratuits à toutes les écoles primaires), l’Europe en Corse, les Arrêtés Miot, les forêts, le foncier, la langue, la culture etc.

Notre audience s’est beaucoup élargie et nous avons contribué à améliorer les rapports entre les corses de l’île  et ceux  de la diaspora, en particulier au travers de leurs amicales ;  nous avons surtout contribué, pour cette diaspora, à la conviction, désormais partagée, que celle-ci était une partie intégrante de la communauté corse, très attachée à l’île et constituant une véritable ressource majeure pour la Corse, en termes de solidarité, de compétences multiples, de moyens financiers et relationnels.

Nous le voyons bien aujourd’hui, où la diaspora s’est mise en marche de façon souvent opérationnelle.

L’évolution politique dans l’île a aussi permis que, désormais, un siège au CESEC (Conseil Economique, Social, Environnemental et Culturel de la Corse) lui soit réservé ; nous travaillons sur des pistes majeures, par la concertation, notamment le développement du « réseau digital des corses du Monde », pistes que constituent le choix des procédures, une structure adaptée pour le retour des Corses dans l’île qui le souhaiteraient, et demain, la participation, à titre consultatif, dans le nouveau statut de la préparation collective à l’avenir de la Corse.

Corsica Diaspora a entrepris le 29 mai 2018, - après une longue préparation - l’entreprise de restructuration, de son appareil, de ses moyens et de ses ambitions.
 
Fratellanza è tutti inseme 
 
Dr Edmond Simeoni
Président de Corsica Diaspora et des Amis de la Corse
 
Lozzi le 30 mai 2018


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